Idéologies catastrophiques (pléonasme)

Quand on réfléchit à ce qui permettrait aux 8 ou 9 milliards d’humains de vivre raisonnablement bien et en harmonie avec le morceau de caillou chaud qui les promène dans l’espace, on arrive je crois assez vite au constat que le pragmatisme est préférable aux idéologies. Lui est-il antagoniste ? Peut-on, d’un côté, élaborer et promouvoir des idées et des modes de vie tout en vivant une réalité dont on maitrise finalement peu de choses ? Peut on décemment prôner plus que ce que l’on expérimente ?

Hélas, oui.

Il existe une « prime » à la pensée utopiste qui tient, en grande partie à ce que les choses mettent un temps considérable à se concrétiser. En d’autres termes, le discours idéologique, fondé sur des principes non appliqués, est aussi séduisante qu’il est endurant. Il valorise son porteur et outrepasse toute pensée plus proche des réalités au point de fournir un « tunnel d’impunité » suffisant pour finir par se concrétiser. La distance temporelle entre son émission et sa mise en application met de fait à l’abri son initiateur qui n’aura que très rarement à assumer les conséquences déplaisantes de principes fondés sur la seule vue de son esprit.

L’Union Européenne nous fournit une belle démonstration de ce biais vaseux propre aux idéologies faciles. Qui peut être contre le fait d’unir ce qui a été désuni par la guerre ? Ceux qui se souviennent que ce qu’on veut unir ne l’a jamais été ? Allons donc. Qui osera aller à l’encontre d’une idée qui promet la paix ? Personne, jusqu’à la caricature. On oubliera pour cela le fait que la guerre n’est pas le résultat d’une « situation de conflit » mais d’une superposition de ces situations fondée sur des antagonismes profonds et culturels. Comme en Palestine, on croira pouvoir recoller les morceaux d’un édifice commun qui n’a jamais existé. On s’acharnera à refaire une amphore avec les miettes d’une assiette. On voudra que les Français apprécient les Allemands et réciproquement. Essaiera-t-on de se demander si cela est seulement possible ? Non, on s’enfermera dans la certitude que ça l’est, quitte à ce que ce ne soit que sur une part infime, un vague morceau. On vendra une suture positive là ou l’on a pas même le début d’un indice sur un semblant de guérison. On dira que c’est la grandeur de la politique que d’oser rêver à des situations positives là ou le peuple ne voit rien. On le fera, coûte que coûte, quitte à provoquer des guerres d’autres natures, économiques, des conflits culturels, des échauffourées diplomatiques. Quand la situation sera invivable, ou seront les géniaux pères de ces rapprochements ? Morts, décorés, statufiés, intouchables.

Il faut trois générations de Kim pour que le pire système social finisse par craquer.

La « pensée de gauche » vit depuis quelques années ce travers. Après avoir oeuvré pour le bien-être commun et avoir, au passage, engendré certaines des dictatures les plus sauvages de l’histoire de l’humanité, elle a abandonné le lien au réel qui lui donnait sa force pour s’attaquer aux barrières morales de nos sociétés fatiguées. Pour cela, elle a fait le saut sémantique d’abandonner le collectif pour passer sur un registre beaucoup plus individuel, valorisant ceux de ses tenants le plus capables de pourfendre à leur échelle les vieilles barrières éthiques. Ce qui est saisissant, c’est à quel point les gens prêts à supporter la théorie du genre, le revenu minimum, l’immigration à outrance, le vote des étrangers ou les mères porteuses ne sont plus en mesure de tolérer que certains de leurs compatriotes puissent se positionner différemment. Convaincus de détenir les idéaux les plus moralement défendables, ils vomissent leur contradicteurs jusqu’à cesser toute forme de dialogue.

J’ai longtemps cru que ces engouements sans preuve étaient des étendards capables d’enrichir les vies fades de leurs porteurs un peu simplets. Je le crois encore, pour partie. Mais cela n’explique que la survivance des partis et des religions, ces machines clivantes vouées à promouvoir les plus pervers de tous. Qu’est-ce qui nous convainc, nous humains, de soutenir des idéologies sans rapport avec notre quotidien, notre réel ?

Je pense que cela tient à une chose finalement semble : nous avons la dangereuse faculté à tomber amoureux de nos idées. La capacité à concrétiser de notre cerveau fait que nous pouvons créer une image proche de nous de ce que serait notre dessein une fois advenu. C’est une image théorique, embellie, dans laquelle le principe se concrétise mais ou, par ailleurs, rien ne vient le contredire.

Pourtant, l’esprit humain un poil éclairé devrait savoir qu’il vaut mieux accueillir le changement que de le provoquer façon « produit fini ». Je relis avec délectation ce morceau de futurologie en kit déjà posté il y a longtemps. Eno est créatif mais Kevin Kelly est de ceux qui pensent que tout ce qui advient à l’humanité et au cosmos n’est pas fortuit. Il ne parle pas d’un Plan Magistral ou d’un Principe Créateur mais d’une forme de fatalité dans laquelle nous ne jouerions pas le premier rôle. Il est amoureux de cette idée que la Terre accepterait par exemple l’embarras de la présence humaine afin que ses réserves d’hydrocarbures soient converties en molécules plus complexes, en plastiques alors que se crée à sa surface un réseau informatique. Nous serions les agents inconscients de besoins qui nous dépassent. Ce processus est déjà en nous, au seul cas de nos pulsions de reproduction. Pourquoi ne pas imaginer que ce que nous pensons être des idées ne sont en réalité que des commandements émis par une logique universelle dont les intentions dépassent largement notre capacité de compréhension ? Rien ne le prouve ? C’est vrai mais que dire de nos instincts destructeurs ? Ce qui pourrit notre temps de lucidité est-il issu de notre seule limite de compréhension du monde ?

Nos idées sont-elles nos idées ? L’idéologie n’est-elle pas le meilleur moyen de faire régresser l’Homme ? Les cadres, religieux, politiques, les progressismes sociétaux ne sont-ils pas les sources les plus graves d’alienation ? Regardez ce que devient notre logique vernaculaire quand elle se confronte à la mécanique quantique ou à l’économie globalisée. Constatez avec quels outils simplistes on essaie de faire évoluer des modèles hypercomplexes qui ont trouvé leur équilibre. Nous aimons nos idées parce qu’elles nous rassurent sur nous. Sont-elles à la hauteur de ce vers quoi nous allons ?

Notre statut actuel de dominance tient à l’adaptabilité singulière qui nous a permis de nous imposer partout. Pour s’imposer, il faut se départir des a-prioris mais aussi accepter très rapidement de réviser ce qui ne fait visiblement pas sens. C’est cette dernière caractéritique que nous perdons à vue d’oeil, la capacité à reculer, à défaire ce qui ne fonctionne pas. Reculer n’est plus vu comme une forme évoluée d’intelligence. L’urgence prime. La réussite ne se mesure pas en quantité ou en durée mais en altitude. Nous évaluons moins bien ce qui fait concrètement le progrès. L’amour des idées, la lenteur de leur validation, l’absence de leur remise en cause, la perte du discours constructif, voila autant de raisons de douter de la valeur tangible des idéologies.

“You never change things by fighting the existing reality. To change something, build a new model that makes the existing model obsolete.”

Bon, c’est de l’idéologie, hein, mais elle est récursive😎

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