Le Corbusier était-il un grand architecte ?

Ceux qui me pratiquent IRL connaissent mon intérêt persistant pour Charles-Édouard Jeanneret-Gris, ses élucubrations sur pilotis et ses salles de bains trop étroites. Penser l’unité d’habitation et le clapier radieux puis les vendre aux fortunes des années 20 relève pour moi d’une forme d’anticipation, d’une « vision » futuriste riche et froide qui donne à l’oeuvre de Le Corbusier une sacrée dose de sacré. Je me passionne pour les principes esthétiques, constructifs et moraux de ce bonhomme, ceux qui l’ont conduit des villas de snobs aux églises les plus remuantes.

Il n’y a rien de très gai ou de naturel dans cette architecture. Sa pureté brute est telle qu’elle cantonne encore aujourd’hui beaucoup de la pratique édificatrice de « boiboites » – l’archi japonaise en particulier – au rang d’hommages. Ni affectueuse ni pour autant pratique ou strictement fonctionnelle, elle existe comme une forme de sculpture dotée d’un usage et répondant à des attentes.  Son exigence formelle impose sa place à l’homme. Est-ce un décor ? Non, c’est une machine à habiter, un calibrateur fonctionnel.

Quand j’avais envisagé d’acheter la maison isolée de la Cité Frugès à Pessac, c’est cette forme de complexité qui m’avait plu. En optant pour un habitat de ce type, contraint par une construction mal maitrisée et les regles d’un classement par les monuments historiques, il s’agissait plus d’un jeu, d’une conquête que d’un placement immobilier. C’est en visitant plus tard la villa Savoye que je compris à quel point habiter dans du Corbu nécessitait de se conformer au mode d’emploi de l’architecte. Des dimensions de la voiture aux déroulement d’un week-end, c’est comme si la maison configurait les dimensions spécfiques de son bon usage.

Cité-frugès

Le Corbusier a tout pensé, des éclairages aux poignées de portes, des meubles aux aérateurs. Dans « Le Corbuiser in detail », Flora Samuel fait prendre la mesure de ce soin du fini et des raisons qui le portent comme, en particulier, la perfection de l’expérience utilisateur par la maîtrise des sensations lumineuses. Le soin apporté aux surfaces est incroyable. C’est dans cet ouvrage que j’ai trouvé référence à une oeuvre textuelle et picturale intitulée « le poème de l’angle droit ».

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Un peu à la manière du Modulor du même, l’iconostase du « poème » est un schéma programmatique qui ne peut que retenir l’attention. Comme beaucoup des créations picturales à panneaux multiples, le poème est organisé par un plan et une série d’intentions de compositions qui vont des thèmes aux couleurs en passant par une logique chromatique et symbolique totalement explicite. Est-il étonnant de voir comment un homme des volumes, des surfaces, des circulations, a défini le programme même de son expression artistique pour 6 ou 7 ans ? Est-il surprenant qu’un chercheur de proportions souhaite ajouter à ses mots et à ses images une alchimie structurante ? On imagine bien qu’un explorateur de la relation de l’Homme à son environnement ait eu le soin de se constituer un modèle le plus hollistique possible et qu’il ait, à cette occasion, pioché dans les sciences anciennes et symboliques. Comme Buckminster Fuller, Le Corbusier cherchait une loi universelle, un jeu de règles permettant l’optimisation de toutes les configurations de création au service d’un résultat maximal.

Etait-il franc maçon a dédier des poèmes à l’angle droit ? Il semble que non, contrairement à ce qui a été dit et écrit pendant un certain temps. Aurait-il pu l’être malgré tout ? Cela semble peu compatible avec les commandes religieuses qu’il a accepté et la façon impeccable dont il les a traité. Et pourtant, en lisant ce poème, on se demande si son appétit pour une harmonie personnelle n’est pas de même nature que celui qui nait dans les loges. Quand on commence à regarder autour de soi comment les choses se font, le temps et les rythmes qu’il faut à la nature pour engendrer et les interactions synergétiques qui créent cette vie dont nous faisons partie, le modèle général apparait. Si Le Corbusier n’était pas franc maçon, il devait en cotoyer parmi ses professeurs, clients et confrères pour avoir acquis cette perception sensible de la verticalité qui marque une grande partie de son oeuvre.

La question qui va avec le titre de cet article longuet devient alors : « une fois les grandes lignes du schéma trouvées, faut-il les exploiter ? ». Après tout, si la nature dépond à des grandes lois, elle a la bienveillance de les dissimuler en partie dans une diversité et une distribution partièlement aléatoire. L’architecture de Le Corbusier tire sa force mais aussi sa violence fonctionnelle du fait de ne pas tolérer cette part l’à peu près que la vie en général s’octroie. Au fond, la règle est bien trop visible et la charte d’Athènes en est la preuve. Même si ses principes ne contraignent pas directement l’expression de l’imprévu ou de l’inutile, elle affiche un tèl niveau de choix programmatique qu’il devient difficile de faire coexister quoi que ce soit d’incertain à côté.

Alors ? Un grand architecte est-il le concepteur d’un corpus de principes si clairs qu’ils en deviennent restrictifs ? Pour sa promotion propre, oui, car un modèle général ultra-structuré offre le délice d’une signature reconnaissable entre toutes. Quelle est la marge du style à l’ordre ? Peut-on être à la fois le concepteur d’une charte de principes et son utilisateur ? Faut-il pour autant refuser d’avoir une approche systématique des choses ? C’est au fond le cabanon du Corbu qui donne une part de la réponse. Il faut à l’homme un totem, un miroir de ses aspirations. Une espèce de temple ? Une caverne, fût-elle cubique, connectée avec l’extérieur et les éléments. Là, oui, peut-être, en assumant une place proche de celle du nomade attaché à un point de vue, on devient, de sa propre volonté, un grand architecte.

Mais cela n’excuse jamais le fait de bâtir des clapiers pour les autres.

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