Mémoires d’un sasquash (1)

Quand j’y pense, la principale raison qui me pousse à poser les griffes sur le clavier de mon iBook pour vous faire ce petit texte, c’est que je suis probablement le seul animal mythique capable de le faire. Vous pouvez prêter dix mille ordinateurs à dix mille licornes pendant dix mille ans et vous n’obtiendrez probablement que des frais de réparation considérables.

Même le Yeti, pourtant quadrumane et érudit, poli par une vie sobre de montagnard ne s’est jamais risqué à graver autre chose que des haïkus assez pathétiques sur de la peau humaine. Il aime les réciter aux alpinistes qu’il croise malencontreusement. Hélas, le temps qu’il déplie ses notes toutes chiffonnées et qu’il attaque de sa belle voix grave les premières syllabes, les auditeurs potentiels ont fui. Il en a développé une théorie assez osée qui consiste à croire que la poésie est avant tout une ruse de chasse. On s’est grogné dessus à ce sujet à plusieurs reprises lors des réunions familiales (les bigfoots l’invitent systématiquement pour se donner bonne conscience quant à l’avenir du Tibet). Bref, la production littéraire des grands singes des bois ne risque pas de déranger le bel ordonnancement des librairies francophones.

Je suis né dans un coin du bois que je préfère tenir un peu secret de façon à ce que ma famille puisse continuer à y attendre les adeptes du trekking et de la randonnée dans une certaine quiétude. Il faut dire que notre mode de vie doit beaucoup à la surprise. La surprise et le fait, aussi, que la plupart des adeptes du grand air mettent plus d’argent dans leurs chaussures que dans leur caméscope. Je me souviens encore comment, vers 1996, mon oncle Rejean a commencé à angoisser à cause de l’arrivée d’internet. « Attends un peu que tous les cons qui ont fait des films de ta mère se les échangent sur ces sites bizarres spécialisés « velues » et on aura bientôt besoin de déménager ». Bien évidemment, ce n’est jamais arrivé. Entre les faux films, les images trop floues, les légendes iroquoises et la durée de vie des cassettes vidéo, nous n’avons jamais eu droit à une de ces soi-disant démonstrations d’intelligence collective que promet le web.

Mon oncle Rejean a, il faut le dire, la sale habitude de se gaver d’informations. Sa poubelle favorite est celle d’un « diner » assez vieillot qui ne pratique pas la le tri des déchets et ou, donc, le journal côtoie les restes de poutine et de burgers. Il revient de ses festins en ville barbouillé à la sauce brune et le plus souvent empreint d’une terreur aux raisons confuses. Il nous parle des problèmes des bourses asiatiques, du réchauffement climatique, de la violence en Colombie et de la pollution sous toutes ses formes en oubliant, un peu vite d’ailleurs, que c’est cette même pollution qui lui a permis d’apprendre à lire.

C’est en effet au fond d’une décharge à ciel ouvert que l’oncle a croisé le matériel pédagogique d’une classe primaire, périmé par une réforme ambitieuse fondée sur des théories distrayantes – pléonasme. Après avoir un peu tâtonne pendant deux saisons, il avait fini par contraindre la tribu à aller voler des piles pour faire fonctionner le lecteur de cassettes. A cette occasion, j’ai appris qu’il est difficile de terroriser le gérant d’un supermarché. Nous débarquions à trois, habillés avec les anoraks abandonnés près de chez nous par des touristes terrorisés. Toujours en groupe, nous allions directement vers les présentoirs et nous gobions 4 piles de chaque modèle, sous le regard médusé des vigiles. Puis nous ressortions par les caisses trois articles avant de nous enfuir en nous tenant le ventre.

Après un hiver et bien des griffes coincées dans les touches de commande de l’appareil, mon oncle, mon père, ma mère et dans une certaine mesure toute la tribu baragouinait un français étrange. Le magnéto rendit l’âme alors que nous nous attaquions aux conjugaisons. On lui offrit une sépulture décente, au creux d’un arbre ou, d’ailleurs, je crois, il sert depuis d’appareil de musculation à un couple l’écureuils homosexuels. De toute façon, c’était à nouveau le printemps et il était urgent de se refaire un peu de gras. Et puis, les piles, ça cale mais ça nourrit pas.

N’allez pas croire que la maîtrise du français révolutionna notre vie du jour au lendemain. Dans un premier temps, elle nous servit surtout à mieux sélectionner nos émissions de télé. Quand on grogne, on s’attache surtout aux couleurs du décor et à la surface de chair et de poils visibles. Ainsi, la plupart des sasquashs préfèrent les soirées dansantes et la téléboutique aux débats de société. Un certain consensus persiste pour les émissions de cuisine. Je veux d’ailleurs croire que les excellents scores d’audience de ces grands moments de télé sont en partie dus à la masse de population des bois qui s’extasie devant la façon de faire cuire des pates au beurre. D’ailleurs, un des premiers effets négatifs de notre nouvelle culture linguistique fut de nous ouvrir aux messages de la publicité.

Ma mère et ma tante Sylviane furent les deux premières victimes de nouveaux appétits. Rechignant à mâchouiller l’écorce d’érable et les protéines de bibites, elles se mirent à fouiller les granges du conté à la recherche de sablés « weight watchers » et de shampooing au thé vert. Je me souviens encore de la rage de mon père lorsqu’il dut aller les délivrer dans un labo de sciences naturelles de l’Université de Sherbrooke parce qu’elles s’étaient faites piéger dans les guirlandes électriques et les décorations de Noel d’un spa des Laurentides. Trois journées de course dans les bois à ne bouffer que des écureuils crus et le duo de femelles piteuses était de retour dans notre coin de bois.

Profitant de ce moment de faiblesse matriarcale, l’oncle Rejean avait décrète que la télé était un loisir d’hommes. Il faut dire que cela allait simplifier le choix entre les émissions sur la pêche et les grandes séries romantiques. Du coup, c’était au tour des males adultes de rêver de moulinets et de fils en kevlar. Equipés ou pas, on eut ce printemps-là beaucoup de poisson sur la table et cette cure involontaire d’oméga-3 est peut-être ce qui favorisa les projets de la tribu me concernant.

(à poursuivre)

2 Responses to “Mémoires d’un sasquash (1)”


  1. 1 François juin 12, 2008 à 1:33

    Quand est-ce que tu nous sers un véritable roman-feulleton en ligne au lieu de te contenter de nous ouvrir l’appétit ? Mémoire d’un sasquash c’est-tu le bon?🙂

  2. 2 fredotcho juin 12, 2008 à 3:07

    Après deux chapitres, je doute en général du sujet d’ensemble… mais un blog avec quelques lecteurs pourrait probablement diriger un peu le boulot.


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