Prout mon cher

Voila un petit morceau de prose destiné à expliquer la présence de bagues moches au doigt de certains individus.

Sans prévenir, le temps se figea dans son assiette.

Henri reposa lentement la cuiller à entremets dont il venait de se saisir sans quitter des yeux le parfait au Grand Marnier qui lui faisait face. Le cliquetis étouffé des couverts des autres convives retombant mollement sur la nappe et l’instant de silence qui s’ensuivit lui coupa la respiration.

Il devait ne plus être là.
A peine en prit-il conscience que l’univers s’en accommodait déjà.

Un valet tira sa chaise. Sans se retourner, sans quitter son assiette des yeux, sans dire un mot ni faire un geste, il recula vers la porte avec la raideur mécanique d’un élément de décor.

Trop occupé à ne penser à rien, il ne vit pas que son hôte donnait des ordres, il n’entendit pas qu’on les exécutait sous ses yeux. Et alors que son couvert se volatilisait, il ne sut pourquoi on emmena la chaise qu’il occupait quelques secondes plus tôt. Henri La Gaillarde fondait son avenir immédiat sur la capacité motrice d’une paire de jambes flageolantes et sa mémoire des lieux.

Dès qu’il eut la certitude d’avoir franchi le chambranle de la double porte de la salle à manger de la villa Groponte, il entrepris de transformer les grandes bouffées de désespoir qui lui emplissaient déjà les sinus en fuite désordonnée.

Jaillissant dans la cour, il manqua se blesser en ouvrant la porte de la crapoteuse chaise à porteurs, héritée de sa belle-famille, qui lui tenait lieu de calèche. D’une dextre tremblante, il tira le rideau de portière et, pendant quelques minutes, il ne se passa pas grand-chose de plus.

En apparence en tout cas.

Car, dans le spartiate habitacle en chêne de Bretagne de la chaise, les reste pantelants d’un brillant ingénieur en sémaphores et commandes à câbles étouffaient des sanglots. Alors qu’il parvenait enfin à se faire une place dans les dîners de Boston, qu’il était reçu pour la seconde fois chez les Groponte et qu’il se disait dans la communauté française que l’on tenait enfin en sa personne le fin technicien qu’il fallait pour guider les trains sur le contient nord américain, comment avait-il pu tout ruiner ?

N’avait-il pas charmé ses hôtes avec quelques fines allusions aux musiques anglo-saxonnes de danse dès les amuse-gueules ? N’avait-il pas, en moins de trente minutes, démonté les arguments du pasteur Delavergne en faveur de la traction hippomobile ? Mais non, il avait fallu que les limites de son appareil intestinal soient atteintes et dépassées par une portion de Coulommiers.

Ce petit vent aigre, vicieux, résonnait encore d’une moiteur palpable dans son caleçon. Ce n’était qu’un bruit, incongru, malvenu, trop rond pour ne pas être vulgaire, mais ce bruit serait le vent de la honte.

Ou peut-être pas.

Il se ferait dire malade. On le plaindrait pour sa constitution chétive, signe des hommes à qui la nature a fait don des sciences.
Il écrirait des articles.
Il serait lu.
Il devait rentrer au plus vite. Cette chaise était trop… lente.

Henri La Gaillarde sortit de sa torpeur en braillant les noms de ses deux porteurs : « Mulet, Ditrieau, il nous faut rentrer ». Les deux intéressés sortirent prestement de l’office de l’hôtel Groponte et saisirent les bras de leur outil de travail.

La chaise bretonnante entreprit une lévitation d’autant plus indescriptible que les deux acteurs de sa sustentation ne partageaient pas des gabarits similaires. Disons que, une fois relevée, elle pendouillait de l’arrière.
Ce cruel manque de majesté avait pour heureuse contrepartie de caler le passager au fond de sa banquette ce qui limitait sa capacité à remuer dans les virages.

Henri sifflait maintenant, afin de faire entendre son mécontentement. On se mit donc en route par les quais du port pour rejoindre au plus vite des appartements dont il n’escomptait plus sortir avant que ne soit levée l’opprobre née d’une si vilaine flatulence.

Sitôt arrivé devant l’entrée du bâtiment de commerce dont il occupait les étages, il fit mander François Lappe, son médecin-comptable personnel et s’enferma dans son cabinet de réflexion afin de sonder les tréfonds de son ressentiment à l’égard d’un incident finalement si banal.

Mais quelle était donc cette nouvelle société, cette terre d’opportunités, ou l’on ne tolérait que s’exprime la vraie nature de l’homme ? Il avait beau avoir joint sa voie à des protestations récentes contre des concurrents désignés comme les auteurs de rôts ou de reniflements publics de mauvais goût, rien ne devait faire que son pet fromageux ne soit classé au rang de la même infamie.

Oui, il allait faire porter des billets attestant de sa maladie.

Après tout, c’était lui, c’est-à-dire tout sauf les autres.

Le docteur Lappe arriva enfin, le jabot quelque peu en bataille et la perruque de côté : « j’étais en train de refaire nos comptes ».

Henri le fit asseoir et lui narra l’incident, taisant au passage sa fuite. Il était bien malade et ne pourrait plus jamais souffrir le beurre avec le coulommiers. La rédaction d’un billet assez long s’organisa entre les deux amis de longue date ; on y parlait de jeunesse en Bretagne, de bactéries et de ferments laitiers, de maux et de valeurs humanistes.

Quatre heures plus tard, Henri La Gaillarde entrepris la relecture des trois feuillets qu’il s’apprêtait à faire porter à la maison Groponte quand on lui fit signe qu’un messager souhaitait lui remettre un écrin en main propre. On insista.

La boite était de belle apparence, un bois dur et verni réhaussé de filets. Henri la fit tourner dans sa main avant d’appuyer sur le fermoir doré. L’écrin contenait une pièce de verre très foncée ciselée et montée sur une bague en or de petite taille. Un minuscule carton plié en deux et rédigé à la plume l’accompagnait : « Monsieur, Cette bague-fiole contient tout ce que nous avons pu sauver des vapeurs gastriques que vous avez eu l’indélicatesse d’abandonner dans notre demeure. Veuillez la porter à votre auriculaire droit en guise d’excuse publique ».

C’était trop.

Le dernier des La Gaillarde ne sombrerait pas dans cette mascarade moite. Outré, il enferma l’écrin et son contenu dans le petit secrétaire de son cabinet d’écriture puis décida de sombrer quelques jours dans une profonde contrition expiatoire avec l’espoir non feint que celle-ci saurait attirer à lui les remords des gens de Boston. Cloîtré dans sa chambre, il mettrait la dernière main à ses projets de normalisation des indicateurs d’aiguillages et les ferai porter à la Boston Railway Engineering Corporation par le moins mal bâti de ses valets.

Deux jours plus tard, alors qu’il envisageait d’abandonner son précieux travail pour sustenter sa personne de quelques crevettes, Francis Lappe lui demanda audience. « Allons Henri, il faut nous reprendre et, oh, regardez, on vous mande auprès de la société savante des Amis du train de Boston ». Il lui tendit une lettre décachetée et passablement souillée, ajoutant « Mulet l’a fait tomber dans le timbre de l’office en essayant de la décacheter sur la cuisinière ».

Surpris mais rosissant de gloire retrouvée, Henri murmura « brave, brave Mulet ».

Et c’est donc ceint d’une redingote neuve et d’un haut de forme assorti que Henri La Gaillarde pris place dans le fiacre que ses nouveaux vrais amis avaient fait mener devant son hôtel.

Il en redescendit presque aussitôt pour administrer une paire de souflets à la face de du valet Mulet pour lui apprendre à ne plus lire le courrier.

Le prestige retrouvé d’un honnête homme méritait bien, après tout, que l’on consacre quelque instant à l’éducation des besogneux. Installé, et ravi, Henri se régala du trajet bien qu’il ait à masser vigoureusement la main à laquelle il venait de confier si belle mission pédagogique.

Arrivé devant la façade de la Boston Railway Engineering Corporation, il ne sentait plus ses doigts, crispés qu’ils étaient sur les rouleaux de plans qu’il avait pris soin de faire copier. Il descendit du fiacre et ne put retenir un éclat de rire au spectacle de sa victoire sur les chasseurs d’incongruité. Son Dieu, celui des sciences et des systèmes, pouvait décidément faire taire tous les fâcheux.

D’un pas vif, il monta l’escalier monumental du bâtiment.
Son ascension fut sèchement stoppée par la position défensive d’un laquais large comme une locomotive. Le claquement mat des bésicles du sieur La Gaillarde contre le bras déployé de cet indien d’Irlande fut suivi d’un « hors de mon chemin, imbécile… vous, vous, vous avez cassé ma lunette, espèce de….espèce de rien mais tout de même ».

Une voix tonitruante et fortement accentuée descendit une réponse des hautes altitudes dans laquelle il était précisé des excuses mais un refus de passage pour cause d’absence d’une pièce de bijouterie explicitement nécessaire.

Le pasteur Delavergne, qui se trouvait par un heureux hasard à quelques mètres de la scène, se porta vers le chétif ingénieur dont la face barrée de rouge était toute concentrée à évaluer les dégâts faits à son complément optique de vision : « Je crois que ce n’est pas en soufflant dessus que vous les ressouderez. Par ailleurs, que faites vous ici sans votre bague, Henri ? »

Clignant des mirettes comme une chouette au cinéma, Henri lui répondit qu’il était attendu, opéra un demi-tour précipité et partit à pied en sifflant ce qui, deux siècles plus tard, serait « nobody’s fault but mine » de l’album Presence de Led Zeppelin.

Il rentra à pied, faisant un crochet par le Bijou pour revoir « Patience » avec Lillian Russell.

Le lendemain, il portait bijou à l’auriculaire droit.

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